Publié le 17 mai 2024

Cesser de subir sa facture d’électricité au tarif L et commencer à la piloter activement est le levier de compétitivité le plus sous-estimé des industries québécoises. La clé n’est pas de réduire votre consommation (kWh), mais de maîtriser stratégiquement vos appels de puissance (kW).

  • Les pénalités sur le facteur de puissance et les appels de puissance en pointe hivernale représentent des coûts cachés significatifs, mais aussi des opportunités de gains.
  • Des stratégies comme l’effacement, la récupération de chaleur fatale ou l’autoproduction solaire ne visent pas l’autonomie, mais l’arbitrage intelligent de la structure tarifaire d’Hydro-Québec.

Recommandation : Analysez votre facture non pas comme une dépense, mais comme un tableau de bord. Chaque ligne (puissance, énergie, facteur de puissance) est une variable sur laquelle vous pouvez agir pour améliorer votre marge opérationnelle.

Pour tout gestionnaire d’une grande entreprise au Québec, la facture d’électricité d’Hydro-Québec est une réalité mensuelle. Souvent perçue comme un coût d’exploitation inévitable, elle est analysée sous l’angle de la consommation en kilowattheures (kWh). On cherche à réduire, à optimiser les procédés pour consommer moins d’énergie. C’est une approche logique, mais fondamentalement incomplète. Les discussions habituelles tournent autour de l’efficacité énergétique, du remplacement d’équipements, des gestes classiques pour diminuer le volume global consommé.

Pourtant, la véritable clé pour transformer ce centre de coût en avantage concurrentiel ne réside pas dans le volume (l’énergie en kWh), mais dans l’intensité : la puissance en kilowatts (kW). La structure du tarif L est un mécanisme complexe, un véritable jeu d’échecs où chaque décision d’appel de puissance, surtout en hiver, a des conséquences financières majeures. L’erreur que commettent 90% des industriels est de jouer un jeu d’endurance (réduire les kWh) quand Hydro-Québec a conçu un jeu de vitesse et d’anticipation (gérer les kW). C’est un changement de paradigme fondamental.

Cet article n’est pas un guide pour éteindre les lumières. C’est un manuel de stratégie. Nous allons décortiquer les règles non-dites du tarif L et vous révéler comment piloter activement votre profil de consommation. Nous verrons pourquoi « effacer » sa consommation peut rapporter gros, comment la chaleur de vos transformateurs devient une source de revenus, et pourquoi l’obsession du kWh vous fait passer à côté de l’essentiel. L’objectif : vous donner les leviers pour négocier, non pas le prix de l’électricité, mais les conditions de votre performance énergétique.

Pour naviguer efficacement à travers ces stratégies d’initié, voici un aperçu des leviers que nous allons explorer. Chaque section est conçue pour vous fournir une tactique concrète afin de reprendre le contrôle de votre facture et d’en faire un pilier de votre rentabilité.

Pourquoi l’hydroélectricité québécoise est votre meilleur levier de marge opérationnelle ?

Dans un contexte mondial où l’énergie est devenue une arme géopolitique et un facteur d’inflation majeur, l’accès à une électricité propre, stable et abordable n’est plus un simple avantage, c’est un levier stratégique fondamental. Pour une grande industrie québécoise, le tarif L d’Hydro-Québec, malgré ses complexités, représente une base de compétitivité quasi inégalée en Amérique du Nord et en Occident. Comprendre et exploiter cet atout est la première étape pour bâtir une stratégie énergétique gagnante.

L’écart de coût est colossal. Alors que vos concurrents en Ontario, à New York ou en Europe subissent une volatilité extrême et des tarifs pouvant être deux à cinq fois plus élevés, votre accès à une électricité majoritairement hydraulique vous offre une prévisibilité budgétaire exceptionnelle. Cet avantage tarifaire direct se traduit par une réduction de vos coûts de production, libérant ainsi des capitaux qui peuvent être réinvestis dans l’innovation, la croissance ou l’amélioration des marges.

Cependant, se contenter de payer une facture « moins chère qu’ailleurs » est une vision passive. Le véritable levier réside dans la compréhension que ce bas coût de l’énergie (kWh) vous donne la marge de manœuvre pour investir dans la gestion de la puissance (kW). Là où un concurrent texan ou allemand doit se concentrer sur la survie énergétique, vous pouvez vous permettre de financer des projets d’optimisation (stockage, effacement, récupération de chaleur) dont le retour sur investissement est décuplé par la structure même du tarif L. C’est un jeu à deux niveaux : profiter d’un coût de base faible tout en optimisant les pics de facturation qui, eux, sont élevés.

Le tableau suivant, basé sur les données d’Hydro-Québec, met en perspective cet avantage concurrentiel. Il ne s’agit pas seulement d’un chiffre, mais de la fondation sur laquelle repose votre capacité à surclasser vos rivaux sur le plan des coûts opérationnels.

Benchmark international du coût énergétique industriel 2024
Juridiction Tarif grande puissance Source d’énergie principale Impact CO2
Québec 5,6 ¢/kWh Hydro 99% Quasi-nul
Ontario 11-15 ¢/kWh Mix nucléaire/gaz Moyen
New York 8-25 ¢/kWh Gaz naturel Élevé
Texas 6-12 ¢/kWh Gaz/éolien Variable
Allemagne 20-30 ¢/kWh Mix renouvelable En transition

En somme, votre localisation au Québec n’est pas une simple commodité, c’est une arme économique. L’hydroélectricité n’est pas seulement une source d’énergie ; c’est le carburant de votre marge opérationnelle. Le défi n’est donc plus de savoir si vous avez un avantage, mais comment vous allez le maximiser agressivement.

Pourquoi effacer votre consommation en pointe hivernale peut vous rapporter gros ?

Le concept d' »effacement » peut sembler contre-intuitif. Pourquoi une entreprise serait-elle payée pour cesser de produire ? La réponse se trouve dans le défi numéro un d’Hydro-Québec : la gestion des pointes de consommation durant les matinées et soirées les plus froides de l’hiver. Durant ces quelques heures critiques, la demande sur le réseau explose, et la capacité à fournir la puissance nécessaire est mise à rude épreuve. Pour éviter des pannes ou le recours à des centrales thermiques polluantes et coûteuses, Hydro-Québec a mis en place un mécanisme puissant : l’option d’électricité interruptible.

Le principe est un contrat gagnant-gagnant. Vous vous engagez à réduire votre appel de puissance d’un certain montant sur demande, pendant un maximum de 100 heures par hiver. En contrepartie, vous recevez un crédit substantiel sur votre facture, que vous soyez interrompu ou non. Il ne s’agit pas d’une faveur, mais d’une transaction commerciale. Vous vendez votre flexibilité à Hydro-Québec. Le gain financier est loin d’être négligeable, avec des crédits qui peuvent atteindre des sommets pour chaque kilowatt non consommé. À l’inverse, ne pas respecter l’engagement entraîne des pénalités dissuasives, qui, selon la Gazette officielle du Québec d’avril 2024, peuvent varier de 1,454 $ à 5,817 $ par kW de manquement.

La mise en œuvre d’une stratégie d’effacement demande une préparation rigoureuse. Il est essentiel d’identifier précisément les procédés non critiques dont l’arrêt temporaire n’impacte pas la production globale ou la sécurité. Cela peut impliquer l’arrêt de lignes de production secondaires, de systèmes de ventilation importants mais non vitaux, ou le report de tâches énergivores. Pour certaines industries, la solution peut être l’utilisation de groupes électrogènes pour alimenter les charges critiques durant l’événement d’effacement. Le calcul est simple : si le crédit offert par Hydro-Québec est supérieur au coût de l’arrêt de production ou au coût du carburant de la génératrice, l’opération est rentable.

L’effacement stratégique transforme une contrainte du réseau en un centre de profit. C’est l’exemple parfait du passage d’une gestion passive de l’énergie à un pilotage actif de la puissance. Vous ne subissez plus les hivers québécois, vous les monétisez. Cela demande une collaboration étroite entre la direction, les opérations et même les représentants syndicaux pour établir des protocoles d’interruption clairs et efficaces, mais le jeu en vaut largement la chandelle.

Comment faire entrer une nouvelle ligne haute tension sur votre site sans attendre 2 ans ?

L’un des freins majeurs à l’expansion industrielle ou à l’électrification des procédés au Québec n’est pas le manque d’électricité, mais le temps nécessaire pour augmenter la capacité de livraison. Obtenir une nouvelle ligne à haute tension ou un rehaussement de la puissance de votre poste de transformation peut prendre des mois, voire des années, en raison des études d’ingénierie, des permis et des travaux. Ce délai peut compromettre un projet d’investissement. Cependant, la solution ne se trouve pas toujours dans la construction de nouvelles infrastructures, mais dans une compréhension plus fine de la nature du réseau.

Le nœud du problème est résumé de manière éclairante par une source interne d’Hydro-Québec, citée par Radio-Canada. Cette distinction est la pierre angulaire de toute négociation avec le distributeur.

L’enjeu n’est pas de manquer d’énergie (les ressources sont grandes), mais plutôt de manquer de capacité à fournir cette électricité à tous ceux qui la demandent au même moment. C’est ce qu’on appelle la puissance, calculée en mégawatts. Les besoins de chauffage par temps froid mettent le plus de pression sur la capacité d’Hydro-Québec.

– Source interne Hydro-Québec, Radio-Canada – Alertes de défaillance de puissance

Cette citation révèle la stratégie : si vous pouvez prouver à Hydro-Québec que votre nouvelle charge n’aggravera pas le problème de la pointe de puissance hivernale, votre dossier devient beaucoup plus simple à gérer. Au lieu de demander « plus de puissance », vous demandez « plus d’énergie, mais de manière intelligente ». Concrètement, cela signifie présenter un plan où votre nouvelle consommation est flexible. Par exemple, vous pouvez vous engager contractuellement à ce qu’une nouvelle fournaise électrique ne fonctionne jamais durant les heures de pointe, ou qu’elle s’efface lors des alertes réseau. Vous pouvez aussi coupler votre demande à l’installation de systèmes de stockage thermique qui se chargeront en période creuse pour restituer la chaleur en période de pointe.

En transformant une demande de puissance « brute » en une demande de puissance « intelligente » et flexible, vous ne représentez plus un fardeau pour le réseau, mais un partenaire dans sa gestion. Cette approche change complètement la nature de la discussion avec les ingénieurs et les planificateurs d’Hydro-Québec. Votre projet passe de la catégorie « contrainte coûteuse » à « solution innovante ». C’est souvent la voie la plus rapide pour débloquer votre projet d’expansion, bien avant que le premier poteau d’une nouvelle ligne ne soit planté.

Gros plan sur un transformateur haute tension avec isolateurs en porcelaine dans un environnement industriel québécois

L’infrastructure existante, comme ce poste de transformation, a des limites de puissance. En démontrant que votre projet respecte ces limites aux moments critiques, vous accélérez drastiquement son approbation. Votre argumentation ne doit pas être « J’ai besoin de X MW », mais « J’ai besoin de X MWh, et voici comment je vais m’assurer de ne jamais appeler plus de Y MW durant vos périodes de contrainte ».

Panneaux solaires ou réseau Hydro : est-ce rentable de produire votre propre électricité au Québec ?

Face à un tarif industriel déjà très bas, l’idée d’investir des millions dans un parc solaire pour produire sa propre électricité peut sembler absurde. Si l’objectif est de concurrencer le coût de l’énergie d’Hydro-Québec, la réponse est simple : ce n’est pas rentable. L’énergie hydroélectrique, avec son coût moyen au tarif L avoisinant les 5,6 ¢/kWh, restera toujours plus économique que l’énergie solaire produite localement. Tenter de remplacer le réseau est une erreur stratégique coûteuse.

Alors, pourquoi de plus en plus d’industriels québécois envisagent-ils l’autoproduction ? Parce qu’ils ne jouent pas le jeu de l’énergie (kWh), mais celui de la puissance (kW). L’objectif n’est pas de se déconnecter du réseau, mais d’utiliser le solaire pour « écrêter » les pics de consommation durant les mois d’été. En effet, votre facture au tarif L est lourdement influencée par votre appel de puissance maximal, même pendant la saison estivale. Un pic de consommation bref mais intense lors d’une journée chaude de juillet peut gonfler votre facture pour tout le mois.

C’est là que le solaire devient un outil chirurgical. La production solaire est maximale lors des journées d’été ensoleillées, coïncidant souvent avec les pics de demande liés à la climatisation et aux procédés de refroidissement. En produisant votre propre électricité durant ces quelques heures critiques, vous réduisez d’autant votre appel de puissance sur le réseau Hydro-Québec. L’investissement dans les panneaux solaires ne s’amortit donc pas sur les kWh produits, mais sur les coûts de puissance évités. C’est un calcul de retour sur investissement complètement différent.

De plus, l’intégration de systèmes de stockage par batteries (BESS) change la donne. Bien que le stockage pour l’autonomie complète ne soit pas encore rentable, il devient un atout stratégique pour participer aux futurs programmes de tarification dynamique d’Hydro-Québec. Un BESS permet de stocker l’énergie solaire ou l’énergie du réseau durant les heures creuses (la nuit) et de la décharger pour effacer la consommation de l’usine durant les pics de facturation. Vous devenez un acteur flexible, capable de répondre aux signaux de prix du réseau et de transformer votre consommation en source de revenus, via les services réseau.

L’erreur de condensateurs qui gonfle votre facture d’électricité de 5% chaque mois

Parmi les lignes obscures de votre facture d’électricité au tarif L se cache une pénalité potentiellement coûteuse, liée à une notion technique : le facteur de puissance. Pour le dire simplement, le facteur de puissance mesure l’efficacité avec laquelle votre usine utilise l’électricité qui lui est livrée. Un facteur de puissance de 100% signifie que toute l’énergie est utilisée pour produire un travail utile (chaleur, mouvement). Un facteur de puissance faible indique qu’une partie de l’énergie, appelée puissance réactive, est « gaspillée » à magnétiser les moteurs et les transformateurs, sans produire de travail direct.

Hydro-Québec n’apprécie pas ce gaspillage, car la puissance réactive surcharge ses lignes et ses équipements sans être facturable en tant qu’énergie. Pour décourager cette inefficacité, la société d’État impose une exigence stricte : selon la structure tarifaire pour les clients de grande puissance, vous devez maintenir un facteur de puissance moyen de 95% minimum. Si vous descendez en dessous de ce seuil, une pénalité est appliquée sur votre demande de puissance, ce qui peut facilement augmenter votre facture de 3% à 5%, voire plus, chaque mois. C’est de l’argent jeté par les fenêtres pour une inefficacité technique parfaitement corrigeable.

L’erreur la plus commune est d’ignorer cet aspect ou d’avoir un système de correction inadéquat. La solution est bien connue des ingénieurs électriciens : l’installation de bancs de condensateurs. Ces équipements agissent comme des « générateurs » locaux de puissance réactive, fournissant directement à vos moteurs l’énergie de magnétisation dont ils ont besoin, sans avoir à la soutirer du réseau d’Hydro-Québec. Ils rétablissent l’équilibre et ramènent le facteur de puissance au-dessus du seuil de 95%.

Vue symétrique d'une rangée de condensateurs industriels dans une sous-station électrique

Un système de condensateurs bien dimensionné et maintenu est l’un des investissements les plus rentables en matière d’optimisation énergétique. Le retour sur investissement est souvent inférieur à deux ans, simplement grâce à l’élimination des pénalités. Ne pas surveiller et corriger activement votre facteur de puissance, c’est comme conduire avec le frein à main légèrement serré : vous avancez, mais vous payez beaucoup plus cher pour chaque kilomètre parcouru. C’est une vérification de base qui devrait faire partie de l’audit énergétique annuel de toute grande industrie.

Quand réutiliser la chaleur de vos sous-stations pour chauffer vos bureaux ?

Dans toute usine, la chaleur est souvent considérée comme un déchet inévitable. Les compresseurs, les fours, les groupes froids et même les transformateurs électriques dégagent des quantités considérables d’énergie thermique qui est simplement dissipée dans l’atmosphère. C’est ce qu’on appelle la « chaleur fatale ». Or, dans un contexte de transition énergétique et d’optimisation des coûts, ce déchet devient une ressource précieuse. La question n’est plus de savoir si vous devez récupérer cette chaleur, mais quand et comment le faire de manière rentable.

Vos sous-stations électriques et vos grands transformateurs sont des gisements de chaleur particulièrement intéressants. Ils fonctionnent en continu et dégagent une chaleur à basse ou moyenne température, idéale pour des applications comme le chauffage des espaces de bureaux, des vestiaires, des entrepôts ou le préchauffage de l’eau pour les procédés ou les sanitaires. Au lieu de payer pour du gaz naturel ou de l’électricité pour ces besoins de chauffage, vous utilisez une énergie que vous produisez déjà gratuitement.

Le principal obstacle à la mise en œuvre de tels projets est souvent l’investissement initial dans les échangeurs de chaleur, les pompes et la tuyauterie. Cependant, le gouvernement du Québec, via le programme ÉcoPerformance géré par Transition Énergétique Québec (TEQ), offre un soutien financier significatif. Comme mentionné dans le Plan de développement durable d’Hydro-Québec, ce programme peut subventionner jusqu’à 50% des coûts admissibles pour les projets de récupération de chaleur fatale. Cet incitatif financier réduit considérablement le temps de retour sur investissement et rend de nombreux projets viables.

L’opportunité va même au-delà de vos propres besoins. Si votre usine est située près d’une municipalité, d’une serre ou d’un autre utilisateur potentiel de chaleur, vous pourriez envisager de vendre votre chaleur fatale, créant ainsi une nouvelle source de revenus. La valorisation de la chaleur fatale est une démarche triplement gagnante : elle réduit votre facture énergétique, diminue votre empreinte carbone et améliore votre image d’entreprise innovante et durable.

Plan d’action pour valoriser votre chaleur fatale

  1. Cartographier les gisements : Identifiez et listez toutes les sources de chaleur fatale de votre site (compresseurs, fours, groupes froids, transformateurs) et leur température.
  2. Quantifier le potentiel : Mesurez ou estimez le potentiel énergétique récupérable pour chaque source en kWh thermiques annuels.
  3. Identifier les débouchés : Listez les besoins de chaleur internes (chauffage de bureaux, préchauffage d’eau) et externes (serres voisines, réseau de chaleur municipal) compatibles.
  4. Monter le dossier de subvention : Préparez une analyse technico-économique détaillée pour votre projet et soumettez une demande au programme ÉcoPerformance de TEQ pour maximiser le financement.

L’erreur de dimensionnement électrique qui fait sauter votre budget lors de l’électrification

L’électrification des procédés industriels est au cœur de la stratégie de décarbonation du Québec. Remplacer les chaudières au gaz par des bouilloires à électrodes ou les chariots élévateurs au propane par des modèles électriques est une tendance de fond. Cependant, ce virage cache un piège budgétaire majeur : le mauvais dimensionnement de la puissance souscrite. Chaque nouvel équipement électrique ajoute une charge sur votre installation, et la somme de ces ajouts peut rapidement dépasser la capacité de votre infrastructure ou la puissance que vous avez contractée avec Hydro-Québec.

La première erreur fatale est de sous-estimer l’appel de puissance cumulé. On calcule souvent la consommation de chaque nouvel équipement individuellement, en oubliant de simuler leur fonctionnement simultané. Un scénario de démarrage de production un lundi matin d’hiver, où tous les nouveaux équipements démarrent en même temps que les anciens, peut créer un pic de puissance massif et inattendu. Ce pic, même s’il ne dure que 15 minutes, peut établir une nouvelle base de facturation de la puissance pour tout le mois, voire pour toute l’année, faisant exploser votre facture.

La deuxième erreur est d’ignorer la capacité physique de votre poste principal. Avant d’investir des millions dans de nouveaux équipements électrifiés, une validation s’impose : votre transformateur propriétaire et les câbles d’alimentation peuvent-ils supporter cette nouvelle charge ? Si la réponse est non, le coût d’un nouveau transformateur ou d’un rehaussement de l’infrastructure peut anéantir la rentabilité de votre projet d’électrification. C’est un point de vérification non-négociable avant tout engagement financier.

Enfin, la troisième erreur est de payer pour une puissance que vous n’utilisez pas encore. Dans le cadre d’un plan d’électrification pluriannuel, il est tentant de demander dès le départ la puissance maximale qui sera requise à la fin du projet. Vous vous retrouvez alors à payer chaque mois une facture de puissance élevée pour une capacité qui ne sera pleinement utilisée que dans 3 ou 5 ans. La bonne approche est de négocier une puissance souscrite évolutive avec Hydro-Québec. Présentez votre plan d’électrification détaillé et négociez des augmentations de puissance par paliers, alignées sur le calendrier de mise en service de vos nouveaux équipements. Vous ne payez que pour ce dont vous avez besoin, quand vous en avez besoin.

À retenir

  • Le tarif L n’est pas un coût fixe ; c’est un système d’incitatifs et de pénalités basé sur la gestion de la puissance (kW), pas seulement sur la consommation d’énergie (kWh).
  • Les stratégies comme l’effacement de pointe, la correction du facteur de puissance et la récupération de chaleur fatale permettent de transformer des contraintes techniques en centres de profit.
  • La négociation avec Hydro-Québec doit être abordée non pas comme une demande de « rabais », mais comme une proposition de partenariat où votre flexibilité aide à stabiliser le réseau.

Comment décarboner vos procédés thermiques industriels sans exploser votre facture d’électricité ?

La décarbonation des procédés thermiques, qui reposent massivement sur le gaz naturel, est le plus grand défi de l’industrie québécoise. La solution semble évidente : l’électricité. Mais une transition naïve, qui consisterait à remplacer 1 MW de chaudière à gaz par 1 MW de chaudière électrique, est une recette pour un désastre financier. Cela augmenterait massivement votre appel de puissance, surtout en hiver, vous exposant à des factures exorbitantes et à une pression accrue sur un réseau déjà sollicité, comme en témoignent les 2 alertes de défaillance de puissance émises en décembre dernier.

La décarbonation intelligente ne consiste pas à remplacer une technologie par une autre, mais à orchestrer un portefeuille de solutions. La stratégie la plus robuste repose sur un trio technologique gagnant. Premièrement, les thermopompes à haute température pour fournir la charge thermique de base. Elles sont extrêmement efficaces (COP de 2 à 4), mais ont un coût d’investissement plus élevé. Elles fonctionnent en continu pour couvrir la majorité de vos besoins.

Deuxièmement, les chaudières à électrodes pour gérer les pics de demande thermique. Moins efficaces que les thermopompes, elles sont beaucoup moins chères à l’achat et peuvent démarrer quasi instantanément. Leur rôle n’est pas de fonctionner 24/7, mais d’agir comme une « réserve de puissance » thermique pour les besoins ponctuels ou les températures extrêmes, en dehors des pointes électriques si possible.

Enfin, le troisième pilier, et le plus stratégique, est le stockage thermique. En installant de grands réservoirs d’eau chaude ou d’huile thermique, vous pouvez découpler la production de chaleur de sa consommation. Vous faites fonctionner vos chaudières électriques et thermopompes durant la nuit, lorsque la demande sur le réseau Hydro-Québec est faible et l’électricité moins « critique », pour accumuler de la chaleur. Vous utilisez ensuite cette chaleur stockée durant la journée pour alimenter vos procédés, sans solliciter le réseau électrique pendant les heures de pointe. Cette stratégie de décalage de la consommation est l’outil ultime pour décarboner sans faire exploser votre facture de puissance.

Cette approche hybride est la seule voie viable pour une décarbonation à grande échelle. Pour la mettre en œuvre, il est essentiel de concevoir une architecture énergétique intégrée plutôt qu'une simple substitution d'équipement.

Pour mettre en pratique ces stratégies et transformer votre facture d’électricité en un véritable avantage concurrentiel, l’étape suivante consiste à réaliser un audit complet de votre profil de consommation et de vos infrastructures existantes afin d’identifier les leviers les plus rentables pour votre situation spécifique.

Questions fréquentes sur la négociation du tarif L et l’autoproduction

Le solaire peut-il concurrencer le tarif L d’Hydro-Québec à 5,6 ¢/kWh ?

Non, l’objectif n’est pas de remplacer le bas coût du kWh d’Hydro-Québec, mais d’écrêter les pointes de facturation de puissance (facturées en kW) durant les mois d’été où l’ensoleillement est maximal et coïncide avec les pics de climatisation.

Quelle est la limite de puissance installée pour le mesurage net au tarif L ?

Les clients de grande puissance sont soumis à des conditions spécifiques de l’Option de mesurage net. Les limites de puissance installée sont définies au cas par cas par Hydro-Québec et dépendent de la capacité du réseau local à accueillir l’injection.

Le stockage par batterie est-il rentable pour un industriel au Québec ?

Le BESS (système de stockage d’énergie par batterie) n’est généralement pas rentable pour viser l’autonomie complète. Cependant, il devient un investissement stratégique pour participer aux futurs programmes de tarification dynamique et aux services réseau d’Hydro-Québec, permettant de maximiser les revenus d’effacement et de gérer finement les appels de puissance.

Rédigé par Isabelle Cloutier, Ingénieure en développement durable et efficacité énergétique. Elle conseille les industries sur la décarbonation, l'électrification des procédés et la gestion environnementale selon les normes ISO 14001.